28 - 05
2009
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A l'occasion de la sortie en DVD des dernières oeuvres de Pasolini, étant moi-même incapable de visionner "Salo ou les 120 journées de Sodome" que m'ont envoyé les éditions Carlotta et n'ayant aucune intention de ne plus dormir la nuit pendant le restant de mes jours!!!, j'ai appelé à la rescousse un des blogueurs que je préfère, Dr Orlof, auteur du "Journal cinéma du Dr Orlof", non seulement plus courageux et endurant que moi mais dont le blog, sans le moindre tapage ni la moindre concession aux sujets à la mode, et encore moins au star-system, conserve depuis un certain temps le top du classement des blogs cinéma pour des raisons exclusivement cinéphiles. Une occasion aussi de reprendre la rubrique "Extérieurs blogs" à laquelle il a déjà contribué, une rubrique que je n'ai pas eu le temps de développer, le projet demeurant de publier chaque mois sur ce blog une critique cinéma d'un blogueur ayant un regard, voire un avis différent du mien, les critiques contradictoires étant donc les bienvenues.
Les éditions Carlotta poursuivent leur grande entreprise de réédition de l’œuvre intégrale de Pasolini. Outre le nouveau master du mythique "Salo", également disponible en Blu-ray, l’éditeur nous propose de nous pencher sur une partie moins connue de l’œuvre du cinéaste : ses « Appunti ». Ces fameux « carnets de note » constituent un genre à part entière dans la filmographie de l’auteur de "Théorème", moins comme œuvres achevées que comme des essais fragmentaires en vue de films à venir.
Dans Notes pour un film sur l’Inde, Pasolini précise en voix-off qu’il ne tourne ni une fiction, ni un documentaire sur l’Inde mais qu’il tente de saisir l’essence même du pays. Certains visages lui inspirent des idées de fiction tandis que les questions de « la faim et de la religion » lui offrent un moyen de prendre le pouls du pays et lui permettent de tenter une réflexion plus globale sur les pays du tiers-monde.
"Carnet d'une Orestie Africaine" ("Appunti per un’Orestiade africana")
les notes sur un film en train de se faire et qui ne se fera jamais...
Pitch. Pier Paolo Pasolini part pour l'Afrique faire des repérages et prendre des notes pour son prochain film, l'Orestie d'Eschyle, qu'il veut transposer dans l'Afrique contemporaine. Le film est un documentaire sur le les préparatifs d'un film qu'il ne tournera pas...

Ce mélange hétérogène entre fiction et documentaire, nous le retrouvons dans le Carnet de note pour une Orestie africaine. A la fin des années 60, Pasolini se rend en Afrique pour faire des repérages pour un prochain film. Après Œdipe roi et Médée, il souhaite à nouveau se tourner vers l'Antiquité grecque en adaptant l'Orestie d'Eschyle. Le film ne se fera pas mais des quelques images documentaires qu'il a pu rapporter d'Afrique, le cinéaste fera un essai assez caractéristique de la manière dont il envisage son art à cette époque.
Dans un premier temps, Pasolini filme des lieux et les habitants, en imaginant que ces visages anonymes pourront devenir les personnages de son film (chez cette femme, il voit Clytemnestre, l'épouse homicide, tandis qu'un autre visage lui fait penser à Agamemnon, etc.). Il affirme sa volonté de faire un film « populaire », où le sous-prolétariat qui lui est cher (même si le peuple africain supplante ici celui d'Italie) tiendrait la vedette. La manière dont Pasolini capte ces corps et visages dans des paysages désolés renvoie directement à ses œuvres de fiction et nous plonge immédiatement au cœur de son univers.
A cet aspect « documentaire », le cinéaste mêle une réflexion théorique. Un montage des repérages qu’il a effectués en Afrique est montré, à Rome, à un parterre d'étudiants d'origine africaine. Pasolini énonce les intentions de son film : pour lui, l'Orestie d'Eschyle marque symboliquement le début de la démocratie athénienne. En donnant raison à Oreste qui vengea son père, la déesse Athéna scelle un ordre nouveau (de droit et de justice) et change les Furies (ou Erinyes) des temps anciens en Euménides, déesses bienveillantes d'Athènes. Dans ce récit mythique, Pasolini voit une métaphore de la situation de l'Afrique du début des années 70, débarrassée de l'âge des ténèbres dans lequel elle était plongée (l'époque de la colonisation) et accédant enfin à la démocratie (même si le cinéaste a bien conscience du côté « formel » de cette démocratie et du nécessaire travail des peuples pour donner corps à cette coquille vide). Il soumet donc son interprétation aux étudiants qui ne vont pas tous dans son sens : certains pensent déjà en habitant d'une nation et réfute l'idée de tribu tandis que d'autres évoquent-, non sans un certain a-propos, la diversité africaine (de la Méditerranée au sud de l'Afrique, rien de semblable).
Il s’agit donc pour Pasolini d’articuler à la fois une dimension mythique et symbolique (celle de l’Orestie) avec une vision « documentaire » et réaliste du monde contemporain. L’aspect « didactique » de certaines séquences empêche peut-être une adhésion totale au projet mais l’attachement du cinéaste aux corps et aux paysages africains font la beauté certaine de ce Carnet de notes pour une Orestie africaine. Par la suite, le cinéaste retrouvera ces paysages dans son beau Les mille et une nuits.
"Salo ou les 120 journées de Sodome" ("Salò o le 120 giornate di Sodoma")
l’un des films les plus traumatisants de toute l’histoire du cinéma,
diamant noir auquel le cinéaste, tragiquement décédé dans des conditions n'ayant rien à envier à son film,
ne pourra jamais donner de suite.
Pitch. Dans la république de Salo, métaphore de l'Italie fasciste, 4 notables fascistes décident de s'enfermer pendant 120 jours dans une villa pour exercer leurs fantasmes pervers et leurs sévices sur 16 jeunes gens qu'ils ont fait enlever pour cela.

Alors que sa « trilogie de la vie » exaltait la libération des corps et le retour vers une sexualité débridée, « innocente » et éloignée de la culpabilisation judéo-chrétienne ; Pasolini change son fusil d’épaule et dénonce au contraire le sexe comme moyen d’oppression et négation des corps. Inutile de s’étendre longuement sur l’argument d’un film désormais célèbre : il s’agit d’une transposition des 120 journées de Sodome du marquis de Sade dans l’Italie fasciste et plus particulièrement la République de Salo. Un groupe de fascistes capture un certain nombre de jeunes gens et les entraînent dans des situations de plus en plus extrêmes, regroupées en cercles dantesques : le cercle des passions, le cercle de la merde, le cercle du sang.
Jamais dans toute l’histoire du cinéma on aura filmé avec une telle frontalité la cruauté humaine et l’avilissement de l’homme par l’homme. Le sexe est désigné clairement comme instrument d’oppression par un pouvoir totalitaire. Pasolini filme cette entreprise d’annihilation des corps en ayant recours à une mise en scène glaciale et ritualisée, dont le raffinement extrême (nous sommes plus proches de Visconti que des premières œuvres « brutes » de Pasolini) tranche avec l’horreur des faits montrés.
Comment mettre des mots sur toutes ces abominations, qui renvoient évidemment aux horreurs du siècle et qui, pour la première fois peut-être, parviennent à faire ressentir viscéralement ce que peuvent être la torture, la violence de l’homme faite à l’homme et la négation d’autrui ? Peut-être revenir sur la dernière séquence, totalement « gore », car elle est presque moins traumatisante par ce qui est « montré » (il faut quand même avoir le cœur bien accroché) que par le point de vue adopté par le cinéaste. Toute la séquence est, en effet, vue à travers les jumelles du bourreau et interroge de ce fait notre position de spectateur/voyeur.
Ce que montre Pasolini et ce qui rend « insupportable » son film, c’est que notre empathie pour les victimes peut facilement se transformer en la jouissance du bourreau. Il y a une réversibilité du Mal qui nous plonge ainsi dans les abîmes de la nature humaine.
Certaines choses me paraissent un peu contestables dans Salo, notamment cette manière qu’a Pasolini d’assimiler la libération de l’art depuis Baudelaire (sont évoqués Dada et le surréalisme) à l’une des causes de cette « anarchie » dont se gargarisent les fascistes qui n’écoutent que leur bon plaisir. C’est un autre sujet mais l’on sait en quel estime les fascistes de tout poil tenaient l’art contemporain (« art dégénéré ») et l’on peut s’étonner que Pasolini fasse un tel parallèle.
Malgré cela, le film conserve cette force insoutenable qui a tant marqué de nombreux cinéastes (voir le bon bonus où Catherine Breillat, Gaspard Noé, Bertrand Bonello et Claire Denis évoquent leurs rapports au film).
Sans doute parce qu’on n’a jamais, avant et depuis Salo, tendu un miroir aussi terrifiant au visage d’un monde qui se prétend humain. Et qu’il faut pouvoir se confronter un jour à un tel film pour comprendre quelque chose de l’indicible horreur de la nature humaine…
Mots-clés : CinéDVD, Extérieurs blogs, cinéma italien, Orestie africaine, Salo Pier Paolo Pasolini































































Commentaires
Oh! Très flatté d'être un de tes bloggueurs "préférés" même si ne suis pas certain de le mériter : je ne me sens pas très en forme en ce moment :) Ca reviendra. A mon tour de te remercier pour les DVD et de bien vouloir publier mon humble texte. A très bientôt
Dr Orlof - 28.05.09 à 22:36 - # - Répondre -