"Un Mur à Jerusalem" : Vers une subjectivité maîtrisée

Frédéric Rossif, 1968, sortie DVD 6 mai 2008
 


Il est sans doute difficile de rester neutre sur un sujet encore aujourdhui aussi sensible que la création de lEtat dIsraël. Quand, en 1970, Albert Knobler et Frédéric Rossif tentent une présentation historique et documentaire des événements en en faisant débuter le récit à la fin du XIX° et en en déroulant le fil jusqu’à la fin de la Guerre des Six Jours, le projet nen est pas moins polémique, même sil sinscrit dans un contexte politique et émotionnel bien différent daujourdhui.
Sappuyant sur le talent certain de documentariste de Fréderic Rossif, sur un texte de Joseph Kessel, une narration par Georges Descrières, Bérangère Dautun, et Michel Bouquet pour les citations bibliques, le film se compose exclusivement dimages darchives en noir et blanc. Manifestement, il présente la situation avec des sympathies israëliennes, sensible au souffle épique dune lutte contre ladversité menant le peuple juif de son statut dexilé dispersé à celui lui permettant de disposer dun pays qui lui soit propre, au travers dun siècle riche en rebondissements, retournements, horreurs et misères. Les éléments de polémiques ne sont pas omis, de lacquisition progressive des terres aux événements de Deir Yassin, même sils ne prennent pas la part que leur donnerait une présentation partisane opposée. Il est vrai quil était probablement difficile de faire entrer lensemble de la complexité dune histoire aussi chargée dans les 90 minutes du film et den conserver simultanément le propos épique.

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photo éditions Montparnasse 

Dans une première partie du film, des pogroms dEurope de lEst, de laffaire Dreyfus avec la prise de conscience de Théodore Herzl de la nécessité de porter le sujet sur un plan politique avec la création de la pensée et du mouvement sioniste, à la lente mise en place des différentes étapes traduisant ce projet en pratique au travers des vicissitudes du XX° siècle, les choses se construisent au fil des années. Les premiers immigrants, linstallation, la cohabitation avec les autochtones musulmans dans le contexte de lEmpire Ottoman finissant, larrivée de la Première Guerre Mondiale, de lautorité britannique issue de la guerre, du mandat de la Société des Nations, et de ses propres objectifs dans le cadre dune politique coloniale à léchelle mondiale, la déclaration Balfour puis le Livre Blanc sur lavenir de la Palestine hébergeant désormais juifs, arabes, et anglais, tous les jalons historiques sont rapidement passés en revue avant que ne sabatte le séisme de la Seconde Guerre Mondiale. Et ces jalons sont placés dans leur cadre de lhistoire mondiale, avec la constitution des puissances américaine et soviétique, le lent déclin des puissances coloniales européennes.La seconde partie débute avec limplication des différents groupes dans la Seconde Guerre Mondiale, le Grand Mufti de Jerusalem faisant pencher les musulmans vers lalliance avec le Reich et les juifs contribuant à la lutte alliée dans la Brigade Juive au sein dune armée britannique qui cherche également appui auprès dune partie des arabes, promettant à chacun une terre après la victoire. Au sortir de la guerre, cette double promesse est cependant difficile à tenir, et les anglais finissent par prendre parti pour le camp arabe. Ainsi débute la révolte juive avec passage à la voie armée, dans un contexte international plombé entre autres choses par lépopée des bateaux de la liberté dont le célèbre Exodus et par les camps anglais dinternement des immigrants tout juste sortis des camps de concentration. Finalement, lONU vote en 1948 la création de deux états, lun arabe et lautre juif dans des frontières alambiquées partageant la Palestine, et cest le début des luttes directes israëlo-arabes avec les guerres de 48, 56 et 67 simultanément à larrivée de nouveaux contingents dimmigrants dès lindépendance et au développement économique du pays.


photo éditions Montparnasse

Le film se clôt sur la fin de la Guerre des Six Jours avec limage célèbre du Général Moshe Dayan déposant un mot despoir de paix dans une fente du Mur des Lamentations enfin accessible aux juifs.
Bien quil nait absolument rien dun document de propagande, par son angle choisi de description du développement dun mouvement national, depuis sa naissance jusquà la création dun état, « Un mur à Jerusalem » possède à lévidence une coloration partisane, on la déjà dit, bien quil ne fasse pas limpasse totale sur certaines des zones troubles de cette histoire. Comme toute tranche dHistoire, il serait effectivement probablement naïf de la lire comme une lutte du blanc contre le noir, du bien contre le mal. Les enjeux sont nécessairement plus troublés quune la simple réduction serait tentée de les voir. Les situations complexes ne peuvent se résumer à cela, parasitées quelles sont par des développements annexes, des branches parallèles de lhistoire qui bourgeonnent, évoluent, se brisent, repoussent jusquà pouvoir parfois masquer ou dénaturer le sens global et les motifs initiaux.

Conserver un regard objectif devient alors une gageure voire une impossibilité dont la résolution ne peut passer que par le rappel des motivations et des faits historiques tels que vus et vécus par chacune des parties. Le film fait alors figure non pas de vérité absolue mais de cette part de vérité qui habite le cur et la mémoire de toute une partie des protagonistes. Une vérité teintée dun souffle, que nous avons dit « épique », qui transforme une tranche dHistoire en quelque chose de lordre de lidentité sans la reconnaissance de laquelle il ny a pas de reconnaissance de lautre, de respect mutuel, et dapaisement possibles. Jignore si une approche comparable, ouverte et non volontairement propagandiste, a été réalisée sur la vision arabe de cette histoire. Dans laffirmative, il serait fondamental de mettre les deux regards en parallèle, non pas pour les juger mais pour en comprendre les perspectives respectives et en cerner les contradictions mutuelles éventuelles. Dans le cas contraire, on ne pourrait quespérer quune telle démarche puisse bientôt se faire jour.


photo éditions Montparnasse 

Cinéaste militant, Frédéric Rossif, mort en 1990, a réalisé aussi notamment « Mourir à Madrid » (1963), « De Nuremberg à Nuremberg » (1989), « Le Temps du ghetto » (1961). On le connaît aussi pour avoir donné naissance à de célèbres émissions pour la télévision comme « Cinq colonnes à la une » et « La Vie des animaux ».

DVD éditions Montparnasse, sortie le 6 mai 2008.

 

Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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