Les Rayons et les ombres : les fantômes de la honte

Xavier Giannoli

Pitch

Jean Luchaire, journaliste, responsable de l'alliance franco-allemande, va se perdre dans la collaboration durant la seconde guerre mondiale, y entrainant sa fille.

Notes

LES RAYONS ET LES OMBRES

Otto Abetz, issu de la gauche allemande, avait noué des relations fortes avec des personnalités de la gauche française pacifiste, dans le cadre de l’alliance franco-allemande, née des traumatismes de la guerre de 1914, avec un credo : plus jamais ça, se liant d’amitié avec Jean Luchaire, porte-parole de la réconciliation franco-allemande.

De cette coopération pacifiste franco-allemande, on va passer graduellement à la collaboration. Un glissement progressif vers l’innommable. Comment? C’est la mécanique de l’engrenage que décrit ici Giannoli.

Quand, durant l’Occupation, en 1940, Otto Abetz, l’ami allemand, devenu un membre du parti nazi, est nommé ambassadeur du Reich à Paris, il recherche ses amis de la gauche pacifiste française dont Jean Luchaire.

Au départ, Jean Luchaire est un humaniste, un journaliste, propriétaire d’un journal d’opinion. Mais Jean Luchaire est moralement faible et a des points faibles : séducteur (il se noie dans les conquêtes féminines), dépensier (il vit au dessus de ses moyens, s’endette pour son journal, pour habiller sa fille de vêtements haute couture) et il est malade (tuberculose). Giannoli insiste sur sa maladie avec des gros plans du sang craché par Luchaire comme si son corps rejetait ce qu’il est en train de faire.

L’Allemagne, peu encline à la collaboration (elle aurait préféré une Occupation plus répressive), trouve qu’Abetz n’en fait pas assez. Cette dérive choque le père de Jean Luchaire qui publie une tribune dans Le Figaro à l’adresse de son fils. On présente Abetz comme aimant la France mais n’ayant pas eu trop eu le choix (cela reste flou) : pour exister en Allemagne, il dit avoir été contraint d’adhérer au parti nazi.

Peu à peu, des mesures liberticides et anti-sémites sont mises en place en France par l’Allemagne nazie. Le réalisateur montre la réception de ces mesures depuis la rédaction du journal de Jean Luchaire : Les Temps nouveaux. Jean Luchaire accueille passivement les annonces et la mise en place de mesures qui vont crescendo vers l’horreur. Cependant, alors que certains journalistes quittent la rédaction, Jean Luchaire semble fataliste d’autant qu’il ne veut rien savoir de la réalité. Tombent donc au journal les infos du pire : l’obligation du port de l’étoile jaune pour les juifs, les réquisitions et la contrebande de tableaux, les rafles, les camps dont on feint de penser qu’il s’agit de camps de travail pour l’armement.

Ainsi, se met en place l’engrenage, de compromissions en compromissions, Luchaire accepte tout à cause de son amitié avec Abetz qui a bien ciblé ses failles : Luchaire a besoin de plus en plus d’argent pour lui et son journal, parfois de laisser-passer (il fait quelques bonnes actions). Abetz ne lui refuse rien et il ne refuse rien à Abetz, préférant fermer les yeux sur les contreparties que cela implique. Sans compter l’agrément des femmes faciles (Luchaire est un séducteur compulsif), des fêtes spectaculaires, voire des orgies, avec champagne et caviar à volonté, dans des hôtels particuliers ou châteaux réquisitionnés, qui enivrent et entretiennent le déni dans ce tout Paris collaborationniste. Dans cette période de la collaboration, on retrouve toutes les tendances : de la gauche à l’extrême-droite.

Le film est construit en flash-back simple. Jugé à la Libération, Jean Luchaire a été fusillé. Frappée d’indignité nationale, sa fille, Corinne Luchaire, star de cinéma déchue et tuberculeuse, se cache dans dans un appartement misérable dans la périphérie de Paris. Grâce à une voisine qui lui prête un magnétophone, elle raconte tout ce qu’elle n’a pas voulu voir. Ainsi, Corinne Luchaire assure n’avoir été au courant de rien, subi les événements, suivi son père.

Corinne Luchaire vivait une relation fusionnelle avec son père (sa mère absente) qui la traitait comme une princesse, adoubant sa carrière d’actrice précoce, l’emmenant dans les grands restaurants. Avant guerre, Corinne Luchaire était une star montante du cinéma français (débutant dans Prison sans barreaux, elle tournera en tout sept films entre 1938/40), considérée comme l’égale de Danielle Darrieux et de Viviane Romance. On l’appelait même la Garbo française. Dès 1940, elle ne tourne plus (à cause de sa tuberculose), cultivant un hédonisme débridé, se noyant dans les plaisirs, passant son temps en mondanités, en fêtes. Et aussi quelques séjours pénibles en sanatorium (elle mourra en 1950 à 28 ans).

Jean Dujardin, dont Xavier Giannoli dit qu’il n’aurait pas tourné le film sans lui, est admirable dans ce rôle qu’il interprète tout en retenue, la caméra scrutant son regard qui accepte l’inacceptable tout en doutant et refoulant ce doute, en proie à une sorte d’anxiété réprimée qui s’installe au fil du temps. Dans le rôle de Corinne Luchaire, Nastya Golubeva pour son premier rôle au cinéma (elle avait joué enfant pour son père, Leos Carax) montre une large palette de jeu.

Le film comporte plusieurs thèmes concomitants : la mécanique de l’engrenage par l’addition des compromissions et le déni d’une réalité qui dérange. La faiblesse des convictions. La corruption spirituelle et matérielle. Le cercle fermé d’un Paris collaborationniste et élitiste qui incluait tous les partis politiques. La mise en abyme avec l’actualité : la montée de l’extrême-droite et de l’anti-sémitisme (après la guerre de 1940, on avait également dit : plus jamais ça).

Les Rayons et les ombres de Xavier Giannoli est certainement LE grand film français de l’année : ampleur, mouvement, reconstitution sans complaisance d’une époque extrêmement malaisante, casting parfait avec un bémol : la focalisation sur la psychologie des personnages réduit un peu le champ d’exploration mais c’est sans doute un parti pris pour expliquer les ressorts de l’engrenage.

À noter :
Le titre du film est celui d’un poème de Victor Hugo.

Notre note

4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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