"Elève libre" : la liberté de juger?

Cannes 2008, La Quinzaine des réalisateurs, Joachim Lafosse, sortie 4 février 2009


Joachim Lafosse nous avait scotché l’année dernière avec son précédent film, ce objet cinéma parfait qu’est « Nue propriété », c’est donc en toute logique qu’on se précipite voir le suivant présenté à Cannes à la Quinzaine des réalisateurs. En l’occurence au cinéma des cinéastes dimanche soir avec la reprise au pas de course (6 jours du 28 mai au 3 juin) de la sélection et une seule projection par film.
Si les similitudes avec « Nue propriété » sont nombreuses : la famille, l’enfermement en famille, les carences familiales, la mère femme enfant et les deux frères livrés à eux-mêmes, le salon de la maison avec ses deux canapés en angle, un pour chacun, qu’on filme de l’extérieur de la pièce, la petite amie synonyme d’étrangère à éliminer, etc… Le thème choisi de la pédophilie est d’ores et déjà beaucoup plus difficile à traiter pour le réalisateur et à supporter pour le spectateur. Comme l’a dit le réalisateur présent à la fin du film pour quelques questions (qu’il élude plus ou moins et écourtera), de « Nue propriété » à « Elève libre » on passe du traitement de la transmission à celui de la transgression. Au tête à tête entre les deux frères confinés dans la maison, va se substituer un autre enfermement dans un appartement, un autre tête à tête, le frère aîné laissant sa place à un homme plus âgé.
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Faute de réussir en classe, Jonas, ado trop beau, un peu féminin, boucles blondes et moue boudeuse, se défonce dans le tennis, espérant y faire carrière, voire devenir une star du sport, pour cela, il s’épuise, première scène du film, premier dépassement de soi. Malheureusement, Jonas, trop émotif, est incapable de conserver son niveau en compétition, son entraîneur le remercie. Confronté à un nouvel échec scolaire, menacé d’aller dans un lycée technique qui le dévalorise, Jonas espère rejoindre un cours privé pour préparer son bac, soit le programme de trois ans en un an, mais son père refuse de payer, ses parents divorcés, sa mère vit on ne sait où dans le sud de la France.


photo Haut et court

En guise de bande de copains, Jonas est pris en main par des amis de sa mère, trois quadragénaires qui se la jouent libérés et tolérants avec des idées clé en main sur tout et une faculté illimitée d’ingérance dans la vie de Jonas et en particulier sur sa sexualité naissante qui les passionne. Le crescendo de l’agression pédophile qui se construit petit à petit est le mouvement le plus réussi du film : dès les premières interventions de Nathalie, la libertine, on est gêné, bien qu’on préfère ne pas y croire, d’entendre cette femme en train d’effectuer le premier viol : l’effraction verbale dans l’intimité de Jonas à qui elle pose des questions sur ses pratiques sexuelles avec sa première petite amie Delphine, saine jeune fille ne cherchant pas midi à quatorze heures, pire, à qui elle donne des conseils expérimentés alors qu’il ne lui demandait rien. Très vite, Nathalie répète tout à Pierre et vice-versa. Pierre, qui sert à présent de coach scolaire à Jonas, propose que Nathalie rende le petit service de coucher avec Jonas pour vérifier que tout va bien… Puis, le service s’étoffe, Pierre propose à Jonas que Nathalie et son ami Didier, formant une sorte de couple échangiste, se dévouent pour s’exhiber sous leur nez avec des commentaires détaillés sur leurs positions et leurs caresses. Jonas sert à présent aux trois adultes de jouet sexuel dont on use et abuse, la limite étant franchie quand, Jonas, les yeux bandés, ne se rend pas compte qu’à Nathalie s’est substitué Didier… Et à Didier se substituera le  pervers en chef du groupe : Pierre, homme débonnaire et serviable, dévoué, parfait, patient, qui nie son homosexualité et se noie dans des théories fumeuses sur la liberté, gavant Jonas de théories sur l’amour libre, de l’apologie de Casanova et de Sade, abusant d’abord de son cerveau.
 

Bien que le réalisateur Joachim Lafosse se soit défendu dans le petit débat après le film de faire de la psychologie ou de la morale, on est choqué par la fin de film rapidement expédiée où on laisse entendre que Jonas s’en sort, tire tout de même bénéfice de la situation en obtenant son bac… Egalement étonnant d’entendre que pour qu’il y ait un pervers, il faut un névrosé plus ou moins consentant alors que le film fait impasse sur l’enfance de Jonas, ado livré à lui-même sans aucune image parentale structurante, la mère, femme enfant et copine, occupée à courir des aventures amoureuses dans lendemain. Autre thème qu’a souhaité traiter le réalisateur : les nouvelles « vocations » de la jeunesse : devenir une star du sport ou de la téléréalité, mais si on regarde de près le casting de ces émissions, on se rend compte que les candidats sont tous des enfants de familles monoparentales ou à problèmes, le plus souvent flanqués d’un des parents qui les pousse pour « réussir » à leur place…Le parti pris de ne pas diaboliser Pierre, le pervers, et de ne pas victimiser Jonas, la victime, de se concentrer sur la construction de l’agression pédophile en zappant l’enfance de Jonas en amont et ses séquelles traumatiques en aval, donne un sentiment de malaise et de révolte que le spectateur gérera tout seul… Car le spectateur est traité par le réalisateur comme Jonas par Pierre, on l’agresse, on le viole avec cette situation ignoble et on le laisse se débrouiller pour en tirer des conclusions morales… Une démarche provocatrice par défaut…

 

Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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