"Jean-Philippe" : Requiem pour un ouf

Laurent Tuel, 2006

 

On avait eu «Podium» avec Benoit Poelvoorde dans le rôle du sosie de Claude François, qu’on retrouve d’ailleurs dans un rôle minuscule, on a aujourd’hui un autre monstre issu de la vague yéyé «Jean-Philippe Smet, je suis né à Paris, vous me connaissez mieux sous le nom de Johnny». Pendant longtemps, Johnny a commencé ses concerts par cette chanson «parce que je suis né dans la rue, dans la ruuue wAOUuuuuuuu!!!!!!!» .
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C’est l’histoire de Fabrice, fan pathologique de Johnny, qui se réveille après un choc et Johnny n’existe plus Avant le choc, la vie de Fabrice n’est pas drôle tous les jours, au bureau, ses collègues n’ont aucune considération pour lui, à la maison, sa femme ne lui répond pas et sa fille punk aux cheveux noir et rouge ne lui dit pas bonjour, vautrée devant la télé.Pour se consoler, Fabrice possède une pièce dans le grenier dédiée entièrement à Johnny et conserve un baladeur sur les oreilles avec les chansons de son idole pour se donner du courage en allant travailler.

Une nuit qu’il chante Johnny dans la rue, un homme exaspéré qu’il empêche de dormir l’apostrophe «tu vas fermer ta gueule?», Fabrice enchaîne en chantant à tue-tête «Ma Gueule, qu’est-ce qu’elle a ma gueule», et «Si vous cherchez la bagarre», alors, un coup de poing rageur l’envoie au tapis Après une nuit aux urgences, Fabrice se rend compte qu’on lui a volé sa collection de disques et d’objets de collection de Johnny, il s’en va porter plainte au commissariat et il faut se rendre à l’évidence : ni les flics ni personne ne connaissent Johnny Hallyday sauf lui L’idée amusante, c’est que le choc amnésique concerne tout le monde sauf la victime de l’accident qui aurait plutôt tendance à l’hypermnésie

Dans son isolement mémoriel, Fabrice décide de rechercher alors Jean-Philippe Smet Il tombe sur le patron de «L’Olympia bowling» avec la tête et la voix de Johnny Hallyday mais l’homme nie être une star de la chanson et le prend pour un allumé Mais les choses sont plus complexes qu’il n’y parait Le patron du bowling avait bien commencé à chanter du rock et il zonait bien dans le quartier de la Trinité dans les années 60 sauf que le jour du concours de chant de Paris-cocktail, il a eu un accident de Vespa, il y a quarante ans

Le sujet du film tient en cette phrase de Fabrice, le fan, à Jean-Philippe Smet «je veux faire de vous ce que vous auriez dû être». S’en suit la tentative de refabrication de l’idole par le fan avec l’enchaînement de péripéties assez drôles et souvent touchantes, comme quand Fabrice recopie à la main les 967 chansons de Johnny, ou que ce dernier refuse de porter des santiags, voire n’aime pas le cuir, le tout sur fond de chansons de Johnny Hallyday interprétées par un Luchini désopilant avec une palme pour "Le Requiem pour un fou"…

Si le sujet de «Podium» paraît moins fantastique, il y a beaucoup en commun : ces stars comme des religions qui meublent le vide d’une vie déserte, ces fans qui vivent par procuration «c’est lui qui me donne la force de me lever le matin», dit Fabrice, ces chansons qu’on vénère comme des prières sacrées. La morale de «Jean-Philippe», qui est une sorte de parabole, va plus loin avec la ré-écriture de l’histoire ou comment rembobiner le film d’une existence et en changer le cours, saisir une chance qu’on a laissé passer puisqu’il y aurait une sorte de destinée à laquelle on ne peut pas se soustraire

Les acteurs :

Fabrice Luchini qui a débuté dans les années 70 avec Rohmer dont il devient rapidement l’acteur phare avec «Le genou de Claire» (1970), «Perceval le gallois» (1978) et «Les Nuits de la pleine lune» (1984) s’en est vite démarqué pour devenir un personnage en soi qui joue son propre rôle à la scène et à la ville. Le rôle de Fabrice dans ce film demandant justement de l’emphase, ça fonctionne parfaitement, d’autant qu’il n’en rajoute pas (trop).

Johnny Hallyday est là plus qu’il ne joue, il a de la présence, comme on dit et l’intelligence de jouer sobrement, à défaut d’être un génie de la comédie. La carrière de Johnny Hallyday au cinéma débute par un petit rôle dans «Les Diaboliques» (1954) de Clouzot. Dans les années 60, il occupe des rôles de chanteur comme en tournait son modèle Elvis Presley dans le même genre : «D’Où viens-tu Johnhy?» (1963), «Cherchez l’idole» (1963) avec Catherine Deneuve à qui il chantait «Retiens la nuit», «A Tout casser» (1969). Dans les années 80, sa compagne Nathalie Baye lui fait rencontrer Godard pour «Détective» (1985), puis il tourne avec Costa-Gavras «Conseil de famille» (1986). Les deux films suivants sont des navets : «Terminus» (1986) et «La Gamine» (1991). Il revient avec le sibyllin «Love me» (2000) de Laetitia Masson, puis, récemment, avec «L’Homme du train» (2002) de Patrice Leconte.

Beaucoup de seconds rôles assez peu employés car il s’agit essentiellement d’une joute entre deux monstres sacrés : Luchini et Johnny. On peut citer Caroline Cellier dans le rôle de l’épouse de Jean-Philippe, Jackie Berroyer dans celui d’un prof de chimie, Antoine Duléry, celui de Chris Summer, le rival rock-star, Barbara Schultz, la maîtresse occasionnelle.

Autant l’emploi des prénoms à la Lelouch en laissant leur vrai patronyme aux personnages : Fabrice, Jean-Philippe, Caroline, peut agacer, autant les noms des personnages secondaires tous liés à JH sont amusants : la fille de Fabrice s’appelle Laura, sa femme Babeth (prénom de la seconde épouse de JH), la petite amie occasionnelle de JP se prénomme Gabrielle, etc

C’est le troisième long-métrage de Laurent Tuel après «Le Rocher d’Acapulco» (1995) et «Un Jeu d’enfants» (2001), film fantastique avec Karin Viard et Charles Berling

Le défaut majeur du film, et il semble que le phénomène soit en inflation, c’est que les réalisateurs pensent qu’aujourd’hui le spectateur est amnésique (lui aussi…) et qu’il faut lui surligner les passages et les dupliquer. Quant à la fin, elle est complètement ratée avec d’inutiles prolongations, je pensais que le générique allait tomber dix minutes plus tôt mais il a fallu ajouter des scènes excédentaires et surexplicatives, dès fois qu’on aurait pas bien compris

Cette réserve étant émise, c’est une comédie très drôle avec plein de chansons de Johnny qu’on écoute avec le plus grand plaisir et le générique du début est une petite merveille avec des extraits de concerts de toutes les époques de 60 à nos jours sur «L’Envie». C’est un film intelligent alliant humour, émotion et nostalgie, un conte philosophique qui traite à la fois d’un sujet de société et du thème universel de la destinée sur le mode de la comédie.

Notre note

(3,5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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