« L’Héritage » (Leredità Ferramonti) : l’avènement de l’argent

Mauro Bolognini, 1976
Ce film m’a attirée surtout à cause de la réunion de Dominique Sanda et Fabio Testi inoubliables dans « Le Jardin des Finzi-Contini » de Vittorio de Sica quelques années auparavant. Pourtant, ce film en costume n’a pas grand chose à voir avec le précédent. Avec « L’Héritage », Mauro Bolognini s’intéressait à nouveau à la société urbaine italienne de la fin du XIX° siècle 15  ans après avoir tourné « La Viaccia » (1961) qui se passait à la même époque. 

Haine familiale à son apogée (comme on en voit rarement au cinéma) au début du film quand le vieux Gregorio Ferramonti convoque ses trois enfants pour leur signifier sa retraite, leur cracher son mépris et solder leur héritage par avance en donnant le minimum : rien à son fils Mario, play-boy dont il a épongé longtemps les dettes de jeu, rien à sa fille  Teta une « vipère » qui a épousé Paolo Furlin qu’il considère comme un « gratte-papier »sans avenir et une petite somme à Pepo qu’il trouve stupide et lâche. Avec cet argent, Pepo achète une quinquaillerie, pensant reprendre la tradition paternelle d’être lui aussi commerçant. La fille des vendeurs de la quinquaillerie, la ravissante Irene, vient l’aider et, mine de rien, se rend indispensable, Pepo la demande en mariage. Réservée, organisée, trop angélique, Irene, ayant compris que l’ascension sociale passe désormais par les relations d’affaires et mondaines et non pas par le travail, pousse son mari à se rapprocher de sa soeur et son beau-frère pour obtenir le marché des adjudications dont ce dernier traite les dossiers au ministère.
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Mais l’avidité d’Irene gonfle, bien qu’ils aient gagné beaucoup d’argent, elle et Pepo, elle accepte la proposition de son beau-frère Mario de spéculer en bourse pour elle. L’irruption de Mario qui devient l’amant d’Irène est le début de la fin. Bien qu’elle se soit débrouillé pour se faire mandater par son mari, son beau-frère et leur soeur pour aller en éclaireur amadouer leur père afin d’organiser une réconciliation, sa liaison avec Mario va causer sa perte en différé… Car il n’est nullement question pour Irene en allant tous les jours en visite chez son beau-père d’autre chose que de se faire coucher sur son testament comme unique héritière et pour cela tous les moyens sont bons.
Le personnage d’Irene est une redoutable mante religieuse qui va laisser les cadavres des hommes sur son passage quand elle ne s’intéressait pas assez à eux pour les haïr, n’en voulant qu’à leur argent : son mari finira à l’asile, son amant ruiné, son beau-père mort de plaisir dans ses bras après une vie de labeur à compter ses sous. La métamorphose de Gregorio, odieux grigou vivant seul dans une cuisine antique avec une grosse servante sans attrait qui lui sert de maîtresse à l’occasion, en monsieur élégant relookant sa maison en intérieur cossu, amoureux transi d’Irène, est stupéfiante. On pense quelques temps que Mario a reconnu son double sans scrupules dans Irene, pas dupe de la perfection qu’elle affiche… Pourtant, il lui dit dès le départ qu’il sait n’être qu’un gamin par rapport à ses ambitions à elle. Car Mario va tomber amoureux d’Irène alors qu’elle affirme qu’elle ne l’aime pas en retour, ce dont on peut douter (quand elle hurle après son suicide), ce qui est certain c’est que l’amour qu’a pu éprouver furtivement Irene pour Mario ne l’empêchera jamais de lui préférer l’argent de son beau-père.


Le casting est en or : Anthony Quinn (le beau-père), Fabio Testi (le beau-frère bad boy) et la somptueuse Dominique Sanda (Irene) au sommet de son art qui se démasque lentement comme ses tenues ses déshabillent, vêtue de robes allant de l’austère du début au décolleté final en velours violet, le regard d’une pureté  ingénue ne s’échauffant que pour convoiter le coffre des Ferramonti comme on imagine qu’elle devrait désirer le séduisant Mario, son beau-frère, sa cupidité sans limites ayant remplacé sa libido… 

 

Le film qui se passe en 1880  à Rome est très instructif sur la construction de la nouvelle Italie, notamment  après le changement de capitale de Florence pour Rome, ville encore en chantier suscitant les convoitises pour obtenir une part du gâteau dans l’attribution des marchés. Deux mondes, l’un mourrant, l’autre en train de naître : celui du travail acharné du vieux Gregorio Ferramonti, boulanger et usurier, qui vient de se retirer millionnaire, opposé à celui de l’ascension bourgeoise en train de prendre le pouvoir financier et politique où tout est affaire de relations, de combines, de spéculations, représenté par le beau-frère Paolo fonctionnaire devenu député dont on verra le triomphe bourgeois médiocre à la fin du film, un sommet de noirceur… Démission de la religion, fin de l’aristocratie, installation de la bourgeoisie aux commandes de l’état, début du règne  absolu de l’argent comme unique valeur, et d’une manière habile et impitoyable, on ne parlera dans ce film du début à la fin que d’argent… (ça n’a pas tellement changé d’ailleurs en Italie comme en France…)Lire aussi « Tribute to Fabio Testi » sur Cinéblogywood…

 

Notre note

(3 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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