"Les Naufragés de l'île de la tortue" : aborder Jacques Rozier avec cette comédie prémonitoire sur la société des loisirs

Jacques Rozier, 1976, coffret DVD, sortie 18 novembre 2008
Jacques Rozier est un vrai pionnier de la Nouvelle vague, tellement authentique et habité par la démarche de liberté et d’hédonisme soufflant de la Nouvelle Vague qu’il n’a pas considéré que la liberté de prendre son temps et de filmer librement était une perte de temps, résultat, seuls quatre long-métrages sont sortis en salles, un tous les dix ans, le dernier (« Fifi Martingale » présenté à la Mostra en 2001 n’ayant encore jamais été distribué, le réalisateur souhaitant révoir le montage…). Grâce à Godard qui lui présente Georges de Beauregard, son producteur, Jacques Rozier tourne son premier film qui est demeuré à ce jour le plus connu, un classique, « Adieu Philippine » (1961), puis « Du côté d’Orouët » (1969) qui ne sortira qu’en 1973 dans une seule salle! Quant à cette petite merveille de liberté et de créativité, où il ose tout avec un regard prémonitoire sur notre société des loisirs post-soixante-huitarde, « Les Naufragés de l’île de la tortue » (1976), c’est un échec commercial à cause  du naufrage… de la maison de production… Dernier film connu de Jacques Rozier, encore dix ans plus tard, « Maine-Océan » (1986) obtient le prix Jean Vigo. Si les critiques ont toujours salué Rozier, les spectateurs ont parfois été désorientés à l’époque par ce mélange de poésie, de nostalgie, de documentaire, de fiction,  de comédie, comme ce mix de loufoque quasiment barge et de sérieux (analyse de la societé), cette perle en eaux tropicales que sont « Les Naufragés de l’île de la tortue ». 
Pour ma part, j’ai passé un moment jubilatoire en regardant ces « Naufragés de l’île de la tortue », quel délice, quel visionnaire que ce réalisateur qui ne se prend même pas au sérieux et passe par la comédie burlesque icônoclaste (comme on osait en  faire dans les seventies, le ton, le look, les audaces de mise en scène et d’un peu tout) pour non seulement faire passer un constat sans concession de la société du loisir, de consommation survoltée quelques années à peine après les barricades de 68, mais ne rechigne pas s’amuser aussi avec le spectateur : il y a une sorte de tendresse lucide dans ce cinéma sans équivalent pour l’époque.
Jean-Arthur Bonaventure travaille dans une agence de voyage tout en rêvant à des ailleurs exotiques dans son lit sous le poster d’une créature de rêve à la coiffure afro de la taille de l’affiche… On découvre notre homme empêtré dans un mensonge à sa fiancée à qui il a raconté, pour la rendre jalouse, qu’il avait passé sa soirée avec une certaine Lisette qu’il ne connaît pas mais la suspicieuse vient de téléphoner à Gros-Nono Dupoirier, son collègue et alter ego, pour lui confier ses doutes. Pour prévenir un drame de ménage, Jean-Athur Bonaventure va frapper à la porte de l’entreprise de Lisette en mentant au DRH qu’il vient  voir sa soeur : aussitôt, une jeune femme black apparaît dans le couloir, ce qui devrait faire sursauter le DRH compte tenu que Jean-Arthur est blond aux yeux bleux…  Mais Lisette refuse de mentir à la fiancée de J.Arthur, en revanche, elle lui propose de coucher avec lui pour que ce ne soit plus un mensonge… Aussitôt la première et seule nuit passée ensemble, le téléphone sonne, Lisette, investie dans le rôle de la nouvelle épouse, pique une crise de jalousie, J.Arthur lui répond alors que c’est sa demi-soeur au téléphone… Cette scène donne l’esprit du film confinant à l’absurde tout en restant sur la rive, loufoque mais crédible. Car le sujet, malgré son emballage de farce, est sérieux : les utopies hippies de partir à Katmandou, à Bali, au bout du monde loin de la civilisation, etc… ont été récupérées par le marché des voyagistes, c’est le début du tourisme de masse. Quand J.Arthur et Gros-Nono soumettent une idée de génie à leur directeur Monsieur Richon, l’homme sans illusion leur répond qu’il n’existe plus d’ile déserte sauf avec des hôtels climatisés dessus pour mémères à bigoudis (sic). Un séjour Robinson Crusoé, telle est l’idée révolutionnaire de voyage qui a germé dans les esprits alcoolisés de J.Arthur et Gros-Nono qui buvaient un verre chez « Castel » en écoutant un groupe brésilien, un séjour « 3000F rien compris » où les voyageurs seraient déposés sur une île déserte en se démerdant pendant un mois avec les moyens du bord, comme dans aujourd’hui des émissions réaltv Koh Lanta ou « L’Ile de la tentation » (version pervertie de la première).
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Gros-Nono démissionnaire (il préfère Paris et la préparation de son mariage), son frère, Petit-Nono, accompagne J.Arthur en voyage d’études aux Caraïbes. La visite au grand boss (Jean-François Balmer débutant), milliardaire blasé les emmenant déjeuner dans un palace géant avec à ses côtés un top model descendu de la couverture du dernier « Vogue » en dit long sans rien dire, omnubilés par le luxe, les deux compères n’entendent rien, la manière qu’a Rozier de filmer le lustre de Murano, de monter le son de la musique d’ambiance, de se focaliser sur le verre d’un cocktail compliqué avec lequel Gros-Nono s’étouffe, démontre la condescendance paresseuse du PDG, indifférent à ses hôtes, qui ne leur parle que profit et marges bénéficiaires trop étroites, emballé par un projet sans frais…

Le succès du voyage est tel qu’on demande à J.Arthur de recevoir un premier groupe au pied levé… Je passe sur l’arrivée à l’aéroport car toute les scènes mériteraient d’être racontées tant c’est drôle, j’en ris encore en l’écrivant. En deux mots, dans la seconde partie exotique du film, le groupe, chargé comme des mules, guitares, matériel de plongées, sacs, valises, va d’abord traverser la jungle hostile jusqu’à une embarcation de fortune pour naviguer vers l’île déserte. Mais, à quelques brasses de l’île, J.Arthur, chapeau de paille en tricorne sur le crâne, refuse alors d’accoster, les voyageurs doivent s’y rendre à la nage comme Robinson Crusoé, seules deux chevrettes qui ne savent pas nager, embarqueront sur l’annexe, bien pire, le Saint-Just du séjour Robinson décide de jeter tous les bagage à la mer, le tabou ultime, l’insupportable, la mutinerie n’est pas loin…

Je vous laisse découvrir la suite, j’en ai déjà trop dit mais en ces périodes de disette idéologique (impossible de lire la propagande JDD ce dimanche matin avec, à la une, la récupération de l’élection Obama par… Carla Bruni pour le compte de son Napopérette… no comment…), quelle bouffée d’air pur, d’air du large, larguons les amarres… Dans le même genre, j’avais redécouvert en DVD cet hiver une géniale comédie oubliée d’Ettore Scola « Nos  héros retrouveront-ils leur ami mystérieusement disparu en Afrique? » où Alberto Sordi part avec son comptable (Bernard Blier) à la recherche de son beau-frère (Ugo Tognazzi) devenu sorcier dans une tribu africaine pour échapper à l’ennui abyssal de la Dolce vita romaine…  Deux films intelligents, critiques acides de la société traités sur le ton de la comédie loufoque. Dans ces « Naufragés de l’île de la tortue », non seulement le ton est unique mais on découvre des acteurs sans contrainte : un Pierre Richard moins formaté, plus libre et inventif, que dans les comédies pourtant top de Jacques Veber, à qui on donne le temps et l’opportunité de l’improvisation, des acteurs débutants : Jacques Villeret, Jean-François Balmer, Patrick Chesnais, etc…

           
Coffret Jacques Rozier avec « Adieu Philippine », « Du côté d’Orouët », « Les Naufragés de l’île de la tortue » et « Maine Océan » (les deux films « Adieu Philippine » et « Maine Océan » existent en DVD unitaire). éditions Potemkine www.potemkine.fr. Sortie le 18 novembre 2008.
PS. Je poursuivrai les critiques des autres films du coffret Jacques Rozier dans un prochain billet, en attendant, bon abordage aux Caraïbes… 

Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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