Pour eux : « Le Journal d’Apocalypse now » d’Eleanor Coppola et « Pour lui » d’Annick Geille

  

 

Dans des genres très différents, elles ont passé leur vie, une grande partie de leur vie, à l’ombre d’hommes surdoués qu’elles considéraient comme des génies : Eleanor, l’épouse de FF Coppola, raconte les trois années de tournage du film « Apocalypse now » et sa place sur la photo. Annick Geille raconte l’âge d’or de la presse papier sous l’angle d’une déclaration d’amour à l’ancien animateur de SLC devenu un magnat de la presse, Daniel Philipacchi, il lui avait tout donné sauf l’essentiel : « lui ».

« Apocalyse now, le journal » d’Eleanor Coppola


Lors du tournage apocalytique du film « Apocalypse now », l’épouse de FF Coppola l’accompagnait aux Philippines durant les trois années qu’ a duré ce projet insensé. Dans ce journal du tournage qu’elle a tenu régulièrement de 1976 à 1978, document enfin publié en français, Eleanor Coppola se pose parfois la question s’agissant du doc que lui a demandé de réaliser son époux : est-ce pour l’occuper qu’il lui a confié cette mission? Ce documentaire n’a d’ailleurs été monté que très longtemps après et on le trouve en bonus sur le DVD collector du film sous le nom de « Hearts of darkness », le titre original du film au départ étant « Heart of darkness » (
« Au coeur des ténèbres » ), inspiré du livre de Joseph Conrad.
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Le 1er mars 1976, Francis et Eleanor Coppola, leurs trois enfants, Gio, Roman et Sofia, s’installent aux Philippines. En amont, le personnage principal de Willard a déjà causé des problèmes, Steve Mac Queen, bien qu’aimant le rôle, le refuse. Redford et Nicholson refusent également le rôle. Sur place, Harvey Keitel est remercié au bout d’une semaine, remplacé par Martin Sheen qui fera plus tard un infarctus sur le tournage et reviendra…
Le retour aux USA est un choc, Eleanor retrouve son statut de femme en foyer, elle qui n’a rêvé toute sa jeunesse que d’art. L’oeuvre d’art, elle se rend compte soudain qu’ils l’ont trouvé ensemble, son mari et elle, sur place aux Philippines en tournant ce film délirant. Plus tard, le couple se dispute, parle divorce, Francis F Coppola a une maîtresse à qui il a montré le premier montage du film avant sa femme mais Eleanor Coppola est lucide, se rend compte qu’elle a trop pleuré (elle évoque souvent le tournage du « Parrain 2 » qui s’est mal passé), que son démiurge de mari a besoin d’une femme débordant d’admiration. Entre les lignes, Eleanor Coppola brosse le portrait de son mari qu’elle aime et admire mais juge : un génie en proie au doute, moteur de sa créativité mais source de périodes dépressives.Le parti d’Eleonor Coppola a été de raconter des instants de vie de manière très précise, des petites choses du quotidien du tournage et de la vie aux Philippines où ils se déplacent et louent à chaque fois une maison pour la famille, les amis : à Baler, à Manille, à Pagsanjan. Des passages du journal sont aussi écrits depuis la Californie quand le tournage du film stoppe par moments. A la mégalomanie de son mari, à l’immensité du projet, Eleonor Coppola oppose les petits riens d’un quotidien un peu particulier mais où les préoccupations demeurent celles de tout le monde : acheter des chaussures, manger des mangues, trouver une école pour sa fille. Et la chaleur, les poux, les pluies, l’électricité qui saute des jours durant. Elle décrit l’équipe italienne comme « à part », les hommes, la chemise fraîchement repassée en pleine brousse, faisant venir des pâtes et de la sauce tomate d’Italie au prix de l’or.

Pas de recherche de style dans ce livre, un style blanc, un peu scolaire, mais une précision laborieuse, un luxe de détails, des « arrêts sur image » de la vision du tournage d' »Apocalypse now » par un témoin privilégié.

Editions Sonatine, parution rentrée 2011.

 

« Pour lui » d’Annick GeilleAnnick Geille s’est-elle rendu compte en écrivant ce livre que, bien au delà de l’histoire individuelle d’une petite Bretonne arrivée à Paris avec le feu sacré, devenant la protégée de Daniel Philipacchi qui la nommera directrice de plusieurs de ses magazines, c’est un monde d’hier, révolu, qu’elle exhume? Un empire de la presse papier avant internet et même avant la prééminence de la télévision. Ce qu’elle raconte en toile de fond est assez passionnant : le passage de la construction artisanale d’un journal avec son contenu rédactionnel de qualité au culte de l’annonceur roi auquel on sacrifie le volet magazine au profit des pages pub. Directrice de « Lui », puis, de « Play-boy », « Culture-hebdo » et « Femme debout », AG s’entend dire un jour que dans « Culture-hebdo » ce sont les programmes et les heures des séances qui, seules, intéressent le lecteur. Autre exemple d’un univers anachronique, AG écrit qu’elle ne peut pas dépenser ses salaires mirobolants parce qu’à l’époque, un responsable presse ne dépense rien, tout lui est offert.Mais l’auteur que sa passion pour l’empereur de la presse, Daniel Philipacchi, qu’elle appelle « Daddy » en référence à son père absent dans son enfance, a failli tuer, raconte surtout elle dans l’ombre de lui. Débarquée de sa Bretagne, Anne choisit de passer un an comme stagiaire non rémunérée dans les locaux des publications Philipacchi qui éditent à l’époque Jazz magazine, Salut les copains, Mademoiselle âge tendre, Pariscope, Lui, Photo, etc… On est loin de l’empire de presse Hachette/Philipacchi (1981) avec la déclinaison mondiale d’un « Elle » dans 25 pays qui rapporte des millions. A l’époque où commence le récit, DP n’a pas encore racheté « Paris-Match », ce qu’il fera en 1976, tranformant un magazine déclinant en fleuron de la presse magazine française,  aux locaux du 63 Champs Elysées, il adjoindra alors le 65 mitoyen.

Bourreau de travail, Anne n’a quasiment pas de vie personnelle, durant plus de 20 ans, elle chercher à épater « Daddy » qui, en retour, la gâte et la bichonne, professionnellement parlant, en faisant une des premières directrices d’un journal masculin, allant jusqu’à lui confier trois magazines à diriger en même temps. Mais l’essentiel, une aventure amoureuse avec « lui », Anne ne l’aura jamais, voyant défiler les aventures de « Daddy », admirant sa seconde épouse, consternée par sa dernière conquête, une Lila de 22 ans, quand elle s’aperçoit soudain que sa jeunesse à elle est flétrie. Vraie écrivaine, qui aimait tant les écrivains qu’elle imposait dans ses magazines, contre l’avis des gestionnaires, Annick Geille décrit très bien cet instant dans la vie d’une femme où elle devient invisible pour les hommes, la date de péremption de la séduction.

C’est un livre empli de mélancolie tout en faisant revivre de manière très visuelle, tonique, les splendeurs d’autrefois, le milieu de la presse papier à son apogée, ses rivalités, ses joies du travail boulimique, cette jouissance d’appartenir à une élite, ses repas dans les bars des Champs Elysées comme le défunt « Newstore », le « Deauville », le « Fouquet’s »; un livre à la fois très vivant quand la narratrice se souvient et triste à mourir quand elle retombe dans le présent « sans lui ». Virée quasiment du jour au lendemain, sous la pression d’un quatuor gestionnaire qui régit à présent l’empire de presse, Daniel Philipacchi occupé le plus souvent aux quatre coins du monde avec « Jean-Louis » (Lagardère), Anne refuse le repêchage de dernière minute de « Daddy » qui lui propose in extremis la direction d’un journal financier. Le pot de départ d’Anne, au bras de « Daddy » ressemble à des noces funèbres, on a l’impression que l’auteur revit ces moments comme si elle visionnait une vidéo du jour de son départ définitif des Champs Elysées.

Annick Geille a écrit un livre précieux sur une époque engloutie. Son amour inconditionnel pour DP est indissociable de sa passion pour la presse d’alors. D’ailleurs, quand, enfin, l’occasion se présente de passer une nuit avec « Daddy », se retrouvant par hasard voisins de chambre au « Byblos » à Saint Tropez, elle le refroidit en lui parlant d’un autre homme alors qu’il lui offre du champagne en tête à tête, l’acte manqué, Citizen Philipacchi, comme elle l’appelle parfois, demeurera définitivement inacessible et c’est sans doute là le secret d’un amour infini. On voudrait venir au secours d’Anne et lui dire que c’est par affection que l’empereur de la presse lui a évité d’être une maîtresse parmi tant d’autres, qu’il l’aimait à sa manière, le lui prouvant par l’intermédiaire de son groupe de presse en la couvrant d’honneurs,  de nominations, en deux mots, en lui donnant ce qu’il était capable de donner. Trois ans après le départ forcé d’Annick Geille, DP, le patron mythique et mystérieux, déifié par ses collaborateurs, qui sent sans doute que la télévision prend le pas sur la presse papier, que l’âge d’or est fini, raccrochera des affaires, se consacrant à ses passions d’origine : l’art moderne, le jazz, la photo. Annick Geille est devenue un écrivain ayant pignon sur rue, son dernier roman, « Un Amour de Sagan », a eu un grand succès, livre que je n’ai pas lu, pas encore… mais il semble, que, là aussi, l’auteur raconte une tranche de vie passionnée à l’ombre d’un mythe…

Editions Fayard, parution octobre 2011.

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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