« Violette Nozière » : l’égérie noire des surréalistes

Claude Chabrol, 1978
 


Bien qu’il ait été déprogrammé dimanche dernier sur le câble, j’ai retrouvé dans un placard un vieil enregistrement vidéo de « Violette Nozière » que j’ai regardé car je n’avais plus vu ce film depuis des lustres… Le film m’est apparu plus intimiste que dans mon souvenir. Violette en famille avec son père et sa mère qu’elle finira par empoisonner occupent une grande partie du film. Ce n’est pas étonnant que Chabrol ait ensuite fait tourner Huppert dans son « Madame Bovary » car les points communs sont là. Violette Nozière va empoisonner ses parents essentiellement parce qu’elle a besoin d’argent pour entretenir son amant volage et cupide qu’on peut rapprocher du Rodolphe d’Emma Bovary pour lequel elle se ruine et se suicidera quand elle sera poursuivie par les créanciers. Quant au rêve de Violette : un homme qui l’emmènerait aux Sables d’Olonne dans une Bugatti, ce n’est pas non plus sans rappeler le bal dont Emma Bovary dit que c’est le plus beau jour de sa vie.
Dans les deux cas, ces héroïnes sombres ont horreur de leur condition sociale et se rêvent en princesses de roman attendant le prince charmant dans le luxe, n’ayant dans la vie réelle pour compagnie que l’une un mari médecin de campagne au physique ingrat et l’autre des parents modestes avec qui elle partage une promiscuité insupportable. D’autant que les allusions sont nombreuses de gestes déplacés de Baptiste Nozière envers sa fille qui n’est pas sa fille mais il l’ignore. Second facteur de déséquilibre, Germaine, la mère de Violette, lui a avoué que son père est un homme riche que Violette va régulièrement faire payer son silence.

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Habillée comme une enfant chez ses parents de petites robes à carreaux, Violette se change et se maquille lourdement dans le hall de l’immeuble, sort en manteau noir et chapeau, le regard charbonneux, les lèvres et les ongles carminés. Avec une amie, elle traîne dans les bars du Quartier Latin, se prostitue, les hommes la payent, elle dépense l’argent en rêvant d’une autre vie. Très vite, un médecin diagnostique la syphilis, ce qui va donner le La pour le projet d’empoisonnement : loin de se démonter, Violette fait croire à ses parents que cette maladie est héréditaire, qu’elle l’a contractée par leur faute, que tous les trois doivent avaler des sachets de poudre médicamenteuse prescrite par le dit médecin à qui elle invente même une soeur comme alibi pour sortir plus souvent. A la seconde tentative d’empoisonnement, le père de Violette meurt et sa mère s’en tire.

L’amoralité de Violette Nozière (Isabelle Huppert) et sa neutralité émotionnelle est assez stupéfiante. Dure, perverse, cupide, elle s’entiche d’un amant gigolo, une certain Jean Dabin, encore pire qu’elle dont elle s’imagine qu’on lui donnant de l’argent, il finira par l’emmener aux Sables d’Olonne… Pendant que son père (Jean Carmet), ancien cheminot, l’attend pour faire une belote dans l’appartement minuscule donnant sur une voie ferrée, Violette se morfond dans une chambre d’un hôtel très confortable qu’elle loue à attendre l’infidèle. Huppert, pourtant très jeune, est parfaite, un monstre froid en hypercontrôle qui ment comme elle respire et vole les économies de ses parents. Pourtant, en prison, Violette, réveillée de son rêve qui a tourné au cauchemar, n’aura plus qu’une idée : obtenir le pardon de sa mère (Stéphane Audran). Etonnamment, devenue prisonnière modèle, Violette Nozière épousera le comptable de la prison, obtiendra une remise de peine et sera même réhabilitée quelques temps avant sa mort.

Chabrol insiste dans sa mise en scène sur cette sensation d’asphyxie et de répulsion que ressent Violette dans l’appartement exigu de ses parents dont elle entend les ébats qui la dégoûtent, comme ce chiffon pour ne pas tâcher les draps… Il ne juge pas, il pose les éléments du drame, l’escalade du mensonge, l’incessant besoin d’argent pour sortir de cet appartement confiné  et  vivre des rêves de grandeur qui conduit une jeune fille ordinaire, paresseuse, inculte, amorale, au crime surprême : le parricide. Elle fut d’ailleurs louée par les surréalistes dont Paul Eluard pour avoir dénoué les liens du sang… Ce fait divers des années 30 touchant au tabou ultime de supprimer ses géniteurs, ceux qui ont donné la vie, comme le préconise symboliquement la psychanalyse, fascine encore aujourd’hui. Comme disait Jules Renard « tout le monde n’a pas la chance de naître orphelin »…

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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