« Adieu Philippine » : résurrection du film emblématique de la Nouvelle vague

Jacques Rozier, 1961, coffret DVD, sortie 18 novembre 2008
Premier film de Jacques Rozier, dont vient de sortir le coffret des oeuvres complètes distribuée en salles (c’est à dire 4 long-métrages entre 1961 et 1986), « Adieu Philippine » fut considéré en son temps comme le film emblématique de la Nouvelle vague, Eric Rohmer, alors rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, l’avait choisi pour faire la couverture du numéro spécial Nouvelle Vague. Présenté à Cannes en 1962 à la Semaine de la critique, Godard prit vivement parti pour le film. Car si le film fut tourné en 1960, il ne sortira en salles qu’après la fin de la guerre d’Algérie en 1963 : sujet qu’il traite sans jamais montrer ni parler de l’Algérie, la scène finale du départ en bâteau du conscrit Michel Lambert pour le front étant un tour de passe-passe, la métaphore du départ, sa répétition sur le port de Calvi. Le film comporte deux parties distinctes : Paris et la Corse. Paris, la vie professionnelle, familiale et amicale de Michel, les dernières semaines en civil d’un jeune homme à deux mois de faire son service militaire, et la Corse, le premier départ de Michel de la vie réelle avant le départ ultime : la fuite en vacances avant l’appel sous les drapeaux en Algérie, le plaisir avant la douleur. Machiniste à la télé, Michel rencontre  Liliane et Juliette, deux jeunes filles que sa fonction même modeste dans une télévision encore artisanale place d’entrée comme un homme nommé désir. Jacques Rozier filme des séquences piquantes sur l’enregistrement en direct d’une émission de télé dans une pagaille innommable où « un crétin » passe dans le champ pendant  qu’on joue « Montserrat » (une pièce de théâtre sur une guerre civile) en direct dont on suit en alternance le résultat sur un écran TV de l’époque…

Les deux jeunes filles voulant pousser Michel dans le cinéma, elles le présentent à Pachala, un producteur qui se révèle un escroc minable, là aussi  Rozier concocte des séances tordantes sur la mise en boite de pubs (réclames) dans des conditions très rudimentaires avec les deux jeunes filles rabâchant des slogans stupides mais préfèrant 20 prises devant une caméra pour vanter une lessive ou un frigo à un travail dans un bureau. Liliane et Juliette sont les meilleures amies du monde comme les amandes « philippines » avec ce jeu d’être la première le matin à dire « bonjour philippine » au réveil mais quel est donc leur voeu quand elles y jouent? Se faire aimer de Michel…
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photo éditions Potemkine

La partie parisienne est pavée de petites piques sur la société d’alors et se regarde aussi comme un document sur l’époque, comme cette incroyable conversation de tous les jours à table dans la famille de Michel (le père est interprété par Maurice Garrel) où l’on ramène Dédé « qui en revient », jeune homme démobilisé dont le mutisme en dit long. Les positions politiques, les avis sur la télé (ça fait rêver mais les programmes sont nuls…), le niveau de vie modeste, les protestations de la mère quand Michel annonce qu’il vient d’acheter une voiture avec trois copains, un quart de voiture mettant le train de vie de l’ensemble de la famille à mal. Le départ est omniprésent, l’Algérie dans la tête de Michel,  et, au quotidien, les petites tentatives d’évasion : la première sortie de Michel et les deux filles sur un aérodrome, la seconde virée avec les copains en voiture, enfin, le départ en vacances en traversant la mer, partir, se mouvoir, bouger, les personnages, les acteurs, la caméra, tout et tout le monde bouge sans vouloir aller vraiment nulle part qu’ailleurs, l’esprit Nouvelle Vague est là aussi.
Comme on le verra dans le film « Les Naufragés de l’île de la tortue » (1976), déjà Rozier est intéressé par les loisirs et le tourisme de masse, l’arrivée d’un car de nouveaux au club Med de Porto-Vecchio (document précieux, le club Med a disparu depuis… remplacé ensuite par un autre hôtel exactement au même endroit, dans les mêmes cases…) ressemble aux « Bronzés » : dans une efferscence proche des transes, en paréo, chapeau de paille, faux colliers tahitiens autour du cou, on danse, on s’excite, on boit, on drague, on efface tout… Michel va y retrouver les deux filles et faire un tour de Corse sous le prétexte d’aller faire payer ses dettes à Pachala qui tourne un navet sur l’île. De Porto-Vecchio à la Balagne (en passant camper une nuit dans la Restonica), puis de l’autre côté des montagnes, la côte ouest, Calvi , L’ïle Rousse, la descente sur Ajaccio en passant par Porto et le retour à Calvi pour le départ en bateau sur le Cyrnos.

En superposition, cette histoire d’amour à trois, à la fois légère et dense, source de tensions, de jalousie, les deux filles aiment Michel et lui aimera celle qui l’attendra au retour… Une scène demeure culte : Liliane (Yveline Céry) danse face caméra avec un regard de louve, succédant aux déhanchements lascifs de Juliette (Stephania Sabatini) en short face à Michel (J. Claude Aimini), les deux femmes se battent pour le même homme qui s’en fiche ou pas loin, trop préoccupé par l’arrivée de sa feuille de route… Bien que Michel soit le centre du monde du film, paradoxalement, on ne voit pas que lui, bien au contraire, et c’est encore une autre force du film d’éviter l’écueil d’un héros présent à tous les plans du film. Il y a quantité d’angles dans ce film, l’aspect documentaire, le témoignage sur une époque, la liberté Nouvelle Vague vraie, sans agressivité, pas de star-sytem, des acteurs non pro choisis par casting sauvage dans la rue, les décors naturels, les sons réels en grande partie, même mixés à la musique qui a beaucoup d’importance (on démarre avec  l’enregistrement TV en direct de l’émisssion  » Jazz  memory » de J. Christophe Averty avec Maxime Saury), les moeurs pas encore libres mais en voie de libération. Sans oublier l’humour, la Rozier touch, ces gaffes, ces objets qui ne marchent pas, ces petits incidents exaspérants saupoudrés tout au long de ses films. (le chauffeur de taxi qui se mêle de la conversation, le type qui passe dans le champ, le séducteur italien coincé  dans sa combinaison de plongée, etc…) Enfin, la façon de parler polissée (Michel parle un peu comme Antoine Doinel chez Truffaut), le Pschitt orange, la cigarette, l’ORTF, un autre monde englouti… Du grand cinéma avec des petits moyens, en deux mots, ce qu’on attend du cinéma…

Dans le supplément DVD, outre une interview des acteurs par Truffaut à Cannes (bref mais amusant), Rozier parle surtout de la BO et d’un chant « Le Lion de Rocapina », en vrai, un rocher en forme de tête de lion sur la route de Sartène. En écoutant ce morceau au « Sons et guitares » à Ajaccio, Rozier apprend que c’est également un chant évoquant le départ au régiment… Il s’en servira par hasard quand il tourne le départ de Michel sur le port de Calvi, la compagnie maritime passant le morceau sur ses haut-parleurs, il demande alors qu’on le repasse en boucle pour le tournage de la scène, puis, il en enregistre la version instrumentale qu’il utilise après que le bateau ait quitté le quai, enfin, quand les deux filles courent, trouvant que le rythme du morceau ne correspond plus à cette course, il utilise la chanson qu’avait enregistrée une chanteuse corse pour un autre passage du film (sur la route de Porto).


Coffret 5 DVD éditions Potemkine 4 long-métrages « Adieu Philippine » (1961), « Du Côté d’Orouët » (1969), « Les Naufragés de l’île de la tortue » (1976), « Maine océan » (1986), et 2 court-métrages. « Adieu Philippine » et « Maine océan » sont publiés aussi en DVD unitaires. Sortie le 18 novembre 2008.
          
 

Notre note

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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