« La Faculté des rêves » : Valerie Solanas réinventée par Sara Stridsberg

paru le 26 aout 2009

Il y avait des années que je n’avais pas lu un livre aussi inventif, poétique, visuel, on est vraiment bluffé par ce second livre et premier traduit en français de Sara Stridsberg, jeune écrivain et auteur de théâtre suédoise. Au départ, une inconnue célébre : Valerie Solanas, tarée, cinglée, violente, connue pour deux actes : son délirant SCUM manifesto qui avait l’ambition de créer une société sans hommes et pour avoir tiré sur Andy Warhol à la Factory en 1968 qu’elle a presque tué car il ne s’en est jamais vraiment remis. L’auteur prévient tout de suite qu’il ne s’agit pas d’une biographie de Valerie Solanas dont d’ailleurs on ne sait pas grand chose mais partant de ce pas grand chose, Sara Stridsberg va faire des merveilles. Réinventant Valérie Solanas, pauvre fille paumée, toxico, prostituée, à qui elle donne une aura d’une Marilyn du sud, ce livre est un collage génial de plusieurs mondes, de plusieurs genres, manipulant les époques avec une rare maîtrise, le tout donnant un style unique, et par la construction générale du livre et par celle particulière des phrases possédant une musicalité rare jouant le jeu sophistiqué des assemblages improbables

de mots et adjectifs, enfin, par la juxtaposition des expressions réalistes (parfois trash) et des plages poétiques.Alternant passé et présent, partant des deux points d’une vie, d’une part, l’enfance dans le désert, d’autre part, l’agonie de Valerie Solanas en 1988 dans un hôtel miteux de la banlieue de LA, alternant en même temps les lieux, les époques, les interlocuteurs, tous ces chemins, année par année, vont finir par converger. Le désert de Ventor depuis l’été 1945, l’enfance, l’amour pour la mère Dorothy, femme enfant s’entichant d’hommes qui l’exploitent et la plaquent, vieille poupée naïve oscillant entre désespoir et illusions rose bonbon. L’enfance violée par son père dès l’âge de 7 ans, parti un jour pour ne jamais revenir dans sa voiture jaune qu’elle redoute de voir surgir toute sa vie, sa mère Dorothy inconsolable. Alligator reef, les vacances avec Dorothy au début, puis, les années passant, la rencontre avec un jeune homme féminin, prostitué gay vivant chez un client avec qui elle nourrit des ambitions universitaires où elle ira seule. La psychiatre avant le jugement de l’affaire Warhol, 1968, le début des années HP.
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Auparavant, les années d’université dans le Maryland, étudiante brillante, où elle rencontre Cosmo girl, son seul amour avec qui Valerie partage l’utopie d’être les deux premières putes féministes, mais qu’elle va abandonner sur le campus pour tenter New York. Cosmo girl qui la hante 20 ans plus tard au moment de mourir comme Dorothy qu’elle n’a jamais revue mais à qui elle téléphone dans le désert, dialogue de sourdes… Les années 60, la Factory où Valerie Solanas va tourner deux films avec Warhol qui vampirise une cour des miracles du New York underground, les fidèles d’Andy, fantôme emperruqué d’argent, comme Viva, Ultra-Violet, Paul Morrissey ; Warhol qui se lasse d’elle et ne lui rend pas sa pièce de théâtre « Up your ass » dont il se fiche, la raison officielle pour laquelle, épuisée de le relancer, Valerie Solanas va tirer sur lui. Maurice Girodias, l’éditeur français qui croit en elle puis la rejette, le Chelsea hotel dont elle finit par être virée. La prostitution omniprésente vécue comme un acte politique, le corps de Valerie lui étant pire qu’indifférent, considéré comme un  outil déjà souillé depuis longtemps. L’agonie dans une banlieue sordide de LA, un hôtel crade pour SDF et malades

du SIDA en phase terminale, où l’auteur dialogue avec son personnage, voudrait l’empêcher de mourir.Les passages de l’enfance à Ventor, lieu désertique au bout de nulle part, la chaleur, la poussière, la solitude, la précarité, les petites joies et les grandes tristesses, la mère touchante d’essayer d’être une mère, ou trop joyeuse, ses papiers collants roses disséminés dans la maison, ou triste à mourir, les manches brûlées de ses robes blanches, entrant se noyer dans le fleuve habillée de sa plus belle robe

, les hommes répugnants, démissionnaires et détestés, sont parfois de purs morceaux de poésie dont on entend la musique obsédante en les lisant, magnifique! Sara Stridberg parle d’avoir écrit une « fantaisie » autour de Valerie Solanas qu’elle réinvente, un peu comme Norman Mailer avait écrit une biographie imaginaire de Marilyn Monroe.extrait du chapitre  « Ventor, été 1945 » :

« … et le monde demeure un seul désir régressif. Le fleuve, Ventor, la cime des arbres, les roses de sang, ces ciels qui ne reviennent jamais… »

« … les arbres et leurs cimes n’ont qu’un désir : se noyer, et Dorothy s’avance dans le fleuve tout habillée… »

(après la tentative de noyade de sa mère Dorothy)

« …Vous rentrez à la maison, main dans la main, Dorothy a nettoyé elle-même sa robe dans l’eau sucrée et foncée du fleuve. La maison du désert est remplie de lettres d’adieu… »

PS. Me revient en mémoire qu’il existe un film

sur l’affaire Warhol/Solanas avec au générique J.Pierre Léaud dans le rôle de Maurice Girodias, l’éditeur français de Valerie Solanas  : « I shot Andy Wharhol » (1996). 


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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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