« Friedkin connection » : autobiographie lucide, intelligente, lissée

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Pitch

Autobiographie lucide d'un réalisateur culte, cinéaste de l'excès, des conflits, avec une ambition majeure : démontrer à l'écran l'ambivalence des hommes. Célébrité, disgrâce, maladie, renaissance, William Friedkin semble apaisé avec l'âge, un peu...

Notes

On est très étonné en lisant les mémoires de William Friedkin de ne lui connaître une quelconque vie privée qu’au dernier cinquième du livre… Quand il a rencontré son épouse actuelle, Sherry, et d’elle, il parlera librement dans son quotidien des 20 dernières années. Je suis allée lire ce qu’on disait sur certains sites anglais de cette biographie uniquement cinéma et Friedkin a répondu dans une interview qu’il avait bien écrit plus de 100 pages sur sa vie privée avant Sherry, trois mariages et trois divorces (c’est tout ce qu’il en dit, son mariage avec Jeanne Moreau passe ainsi à la trappe…), qu’il avait même donné à lire ces pages à son épouse qui lui avait répondu que ça apporterait quoi au livre ces 100 pages de vie privée? (traduction = avant elle), donc poubelle…

Néanmoins, le livre, lacunaire sur sa vie privée (il prévient que s’il avait « tout » dit, son livre serait classé X) est assez captivant s’agissant de la trajectoire d’un petit gamin pauvre de Chicago qui va devenir, par hasard, un des plus grands cinéastes contemporains. On connaît Friedkin surtout comme le réalisateur de « L’Exorciste » mais c’est tellement réducteur, pour moi, ce serait plutôt celui de « French connection », « Cruising »« To Live and die in LA » et tout récemment de sa renaissance avec « Bug » et « Killer Joe » : qui aurait osé un film si violent et amoral, même si parodique, avec le nez d’engager, avant tout le monde, le désormais Oscarisé Matthew McConaughey?

 

photo éditions de la Martinière

photo éditions de la Martinière

 

 

 

 

 

Et aussi

La fin du livre est très touchante, WF se souvient du petit gamin de Chicago qui pédalait à perdre haleine sur son tricycle dans le froid glacial avec des désirs simples : retrouver leur unique pièce, boire le chocolat chaud préparé par sa mère, écouter la radio attendre le retour de son père, petite enfance, angoisse zéro.

Par le biais d’un documentaire réalisé à Chicago où il fait gracier un condamné (dont il se rendra compte bien plus tard qu’il était coupable), Friedkin rejoint Hollywood. Le récit est chronologique, Friedkin insiste sur les tournages de ses films les plus marquants (dont ceux conflictuels) : par exemple, Al Pacino pour « Cruising » avec lequel il se fâchera, ça démarre mal avec une coupe de cheveux ratée de la star Pacino, et cela finit en catastrophe quand ce dernier découvre que le scénario a changé au montage, la dernière scène laissant entendre que le flic infiltré (son rôle) dans le milieu gay SM peut être le prochain tueur, affirmant que l’ayant su en amont, il ne l’aurait pas interprété de la même façon… Al Pacino ne fera aucune promo du film qu’il reniera, ne tournera plus durant quatre ans, mais, très longtemps après, WF admet que Pacino a livré une belle performance, comment? Il n’en sait rien. Même histoire sans fin avec « L »Exorciste », fâché pendant 25 ans avec l’auteur du scénario qui en voulait à Friedkin d’avoir supprimé au montage les passages de rédemption pour laisser une ambiguïté tendant vers la suprématie du mal, il acceptera, l’âge aidant, de réintégrer ces scènes coupées au montagne dans une nouvelle version avec une fin rédemptrice explicite. Mais n’est-ce pas justement ce qui définit Friedkin? Cette balance entre le bien et le mal, bien pire, la coexistence, conflictuelle et ingérable, du bien et du mal en chacun de nous ; car WF connaît bien le problème pour le vivre encore aujourd’hui au quotidien même s’il pense avoir appris à dompter ce qu’il appelle ses « pires instincts » avec le temps, surtout afin de ménager ceux qu’il aime. Cependant, ce doute qu’on peut basculer vers le mal à tout instant est ce qu’il a toujours voulu retranscrire au cinéma.

Friedkin est lucide, il se connaît, il a essayé dans cette autobiographie de ne mentir que par omission et on a le sentiment de vécu, même si c’est pas mal aseptisé, d’un homme qui conserve le souvenir de ses origines modestes, reconnaissant avoir été un flambeur odieux, incapable de composer, du temps de sa gloire. Son grand regret, l’insuccès de son film préféré « The Sorcerer », remake du film français « Le Salaire de la peur » de Clouzot (un réalisateur français qu’il vénère) : il avait écrit le rôle pour Steve McQueen mais pour des raisons de vie privée (ce dernier ne voulait pas quitter Ali McGraw), le comédien se désiste, Friedkin incapable de faire une concession de trouver un rôle mineur à sa compagne, le regrettera. C’est un peu son « Apocalypse now » à lui… (depuis, il a livré une nouvelle version du film). Les changements d’acteurs de dernière minute n’ont pas manqué sur les tournages des films de WF, les conflits non plus ; par exemple, la cacophonie lors du casting et du tournage de « French connection »: si Roy Scheider, aperçu par Friedkin dans « Klute » (au passage, Scheider tellement hot sans « Klute ») est engagé sans essais et sent immédiatement le rôle de Sonny, Gene Hackman, dernier choix de la production, pour le rôle de Popeye, veut démissionner, arguant qu’il n’y « arrive pas » ; pour le rôle d’un ex-docker Corse, WF veut un acteur vu dans « Belle de jour » (un certain Francisco Rabal), mais la production se trompe de comédien et WF se trouve nez à nez à l’aéroport avec Fernando Rey qui avait joué sous la direction de Bunuel mais pas dans « Belle de jour »…

Une phrase merveilleuse conclut ce livre-bilan, tirée du roman « Le Messager »/ »The Go-Between » de L.P. Hartley : « Le passé est un pays étranger ». Les gens font les choses différemment là-bas. »

 

 

Diffusion

Livre « Friedkin connection », éditions de la Martinière, automne 2014

La photo à la Une avec Friedkin sur le tournage de « French connection » est tirée du site :

http://goodclobber.tumblr.com/post/1329211869/new-york-the-french-connection

Notre note

(3,5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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