« California girls » : soudain, la peur

focus Culture/livres Simon Liberati, aout 2016

Pitch

Immersion dans les esprits tarés de la Manson family conditionnés à tuer par un gourou monstrueux...

Notes

Simon Liberati est obsédé par les années Palace et les histoires tragiquement glauques. À se demander si il n’a pas épousé Eva Ionesco car c’était l’égérie sulfureuse du Palace, femme-enfant abusée par sa mère. Pourtant, la fin tragique des stars des années 60 ou 70 lui « parlent » aussi, il a explosé avec le récit des dernières années de Jayne Mansfield, sa déchéance, son courage à accepter tout pour nourrir ses enfants, cette caricature d’elle-même qu’elle était devenue, bouffie, affublée de perruques, s’en rendait-elle compte? Ou le dernier compagnon violent et parasite, l’influence d’un faux mage de la magie noire, lui tenaient-ils compagnie dans sa chute jusqu’à son accident de voiture si tragique et sanguinolent qu’elle refit une des journaux posthume? Une fin atroce mais ses derniers années étaient moins cruelles pour celle qui n’avait jamais pu égaler Marilyn? En cette rentrée, Liberati s’attaque à l’icône qui marquera par sa mort ignoble, victime de la tribu Manson, la fin de l’insouciance et de la fête sur les collines de Hollywood. Du jour du carnage qui vit Sharon Tate et ses amis dépecés comme des porcs (« pigs sera écrit sur les murs en lettre de sang), les habitants de la vallée des anges fermeront leurs portes. Tous plus ou moins défoncés, libres comme on l’était dans les seventies, quand ils ne succombèrent pas d’overdoses, la peur s’installa. Pourquoi eux, pourquoi par nous? En effet, Manson, ancien chanteur raté, gourou d’oies blanches crédules qu’il avait transformées en tribu sanguinaire, lui obéissant en tout, sexuellement soumises, entre autres choses, des jeunes filles dont il avait fait des monstres comme celui qu’il était devenu, signa la fin d’une époque. Simon Liberati a cherché un angle qui n’ait pas déjà été traité, dans la série « Aquarius », par exemple, pas le plus facile : les dernières heures de Sharon Tate. Car Sharon Tate, actrice ravissante et fiancée de Polanski dont elle était enceinte, ne trimballait pas les années de déchéance d’une Jayne Mansfield…

Critique du livre sur Jayne Mansfield…http://www.cinemaniac.fr/rentree-livres-2011-jayne-mansfield-1967-la-blonde-et-lui/

 

Et aussi

Ce n’est pas tant Sharon Tate qui interéresse Simon Liberati que la Manson family et les filles recrutées par un certain Charlie Manson, manipulateur diabolique, qui les transforme  en esclaves sexuelles, conditionnées à tuer. Dépersonnalisées par le pouvoir de fascination de ce gourou qui se prend pour Jesus-Christ, la folie de ce petit homme maigre au regard hypnotique de fou dangereux échappe au groupe s’il prend soin de maintenir dans un état de défonce permanent.

Style superbe et restitution incroyablement crédible de l’ambiance crasseuse et des mélanges détonnants de drogues type amphétaminique (notamment) de l’aréopage entourant Manson, chanteur raté méditant sa vengeance et galvanisant ses troupes, surtout des filles qu’il sait capables de faire tout ce qu’il demande.

Lumière noire sur le mode de vie #hippie durant le dernier Summer of love, démystification des hippies qu’on décrit comme des paumés, défoncés la plupart du temps et ne se lavant jamais. Les filles de la famille Manson font les poubelles pour nourrir la maisonnée et pondent des enfants sans père, biberonnées à un mélange de sexe permanent et de drogues multiples qui en font des zombies dociles.

Une centaine de pages en prélude aux meurtres de Cielo drive immerge le lecteur dans un univers glauque et cinglé, une dite famille composée essentiellement de filles larguées à qui Manson inculque, jour après jour, sa logique de mort. Ruminant depuis des années sa rancune contre un producteur qui a refusé de produire son disque, trouvant les paroles sinistres, Charles Manson commandite depuis son ranch les carnages qui vont suivre en commençant par la maison du dit producteur (des Beach boys), fils de Doris Day, qu’il hait. Sauf que ce dernier a déménagé quelques mois auparavant et cédé sa villa au couple Polanski. Roman Polanski absent, les trois filles de la Manson family vont tuer sa femme, Sharon Tate, et trois amis qui dormaient là, la fenêtre ouverte. Ensuite, à Hollywood, toutes les portes seront verrouillées, les maisons surprotégées, l’Amérique traumatisée par la violence des meurtres des « pigs » que Manson (il nomme tous ces gens trop riches les pigs, les cochons) a voulu spectaculaires, c’est le début de la peur et la fin de l’insouciance. Manson, absent le soir des meurtres (il y a en aura deux autres après Cielo drive) sera condamné sur la foi du témoignage de la fille qui conduisait, Linda Kasabian, moins motivée que les autres mais la seule à posséder un permis de conduire. Sa sentence de mort fut commuée en prison à vie.

A partir des meurtres, le récit devient très difficile pour le lecteur, parfois insoutenable tant c’est « parlant », restitué depuis le cerveau des meurtriers. L’auteur n’a pas dû en sortir indemne mais quel travail immense et brillant sur l’intérieur de l’histoire et la transposition des sensations : chaleur, crasse, drogues, folie collective, amoralité, le lecteur est en immersion.

 

Diffusion

« California girls » de Simon Liberati

éditions Grasset

parution aout 2016

Notre note

(4,5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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